vendredi 30 juillet 2010 - n°840

R&D : Les pôles sont dépassés, place aux "KIBS"

Pour Danièle Blondel, l’avenir de la France est plus dans la création de sociétés de service hautement scientifiques que d’industries de haute technologie. © Tanguy Cadieu / Naja
Les pôles de compétitivité sont-ils le lieu idéal de collaboration entre chercheurs et industriels ? Ce n’est pas l’avis de Danièle Blondel, professeur émérite de sciences économiques à l’université de Paris Dauphine, et ancienne directrice de l’incubateur technologique Agoranov. Pour elle, les transferts de savoirs scientifiques répondent à des dynamiques complexes qui échappent à la logique « linéaire » des pôles, et nécessitent des dispositifs intermédiaires à même de transcrire en langage d’entreprise les découvertes des laboratoires : les « Knowledge - Intensive Business Service », ou KIBS. Ces sociétés de « courtiers en connaissance » pourraient non seulement accélérer les transferts de savoirs mais constituer un formidable débouché pour les doctorants en sciences français.
Pourquoi, selon vous, les pôles de compétitivité ne sont pas vraiment un dispositif pertinent pour dynamiser l’innovation ?
Pour faire de l’innovation, il faut mettre ensemble les chercheurs, les entreprises, les financiers et les pouvoirs publics, c’est incontestable. On ne l’a compris en France que trop tardivement, et c’est dans cette optique que, longtemps après les autres, nous avons créé successivement des dispositifs comme les Critt(1), les incubateurs, et, dernièrement, les pôles de compétitivité.
Or, non seulement ceux-ci sont très ambigus, car on ne sait pas s’ils obéissent à des logiques de filières ou à des logiques de territoires, mais en plus, ils contribuent à l’empilement des dispositifs et des procédures, compliquent souvent la vie de leurs acteurs, au point que certains des pôles qui préexistaient à la labellisation officielle se demandent s’ils ont vraiment fait une bonne affaire.
Et surtout, une fois de plus, tout part de l’Etat, conformément au modèle linéaire suivant : mettez d’un côté des chercheurs, de l’autre des industriels, et vous obtiendrez naturellement des transferts de découvertes scientifiques des premiers vers les seconds.
Avec ce modèle, on va droit dans le mur, car ce n’est pas du tout comme cela que la collaboration se met en place.
Celle-ci répond à une dynamique complexe, multilatérale, que l’on ne peut pas décréter.
Surtout, elle nécessite des structures d’intermédiation, afin de permettre aux scientifiques et aux entreprises, qui ne parlent pas le même langage, de se comprendre.
C’est de ce type de structure, que l’on appelle dans les pays anglo-saxons des « Knowledge - Intensive Business Service », ou KIBS, que la France a par-dessus tout besoin.

De quoi s’agit-il exactement ?
Les KIBS sont en quelque sorte des « courtiers en connaissance », des sociétés de services qui se situent à l’articulation entre la production de nouveaux savoirs et leur utilisation. Elles emploient des experts, des consultants de très haut niveau universitaire, qui comprennent ce qui se passe dans les laboratoires, effectuent du consulting, de la veille, de l’information technique et scientifique, et sont en mesure de « traduire » pour les entreprises le langage scientifique en langage d’application. Dans le domaine de l’informatique, des services de R&D, de la publicité, de la finance, etc., elles tendent à devenir aux Etats-Unis le principal accompagnateur d’une idée vers un projet innovant, et sont d’ailleurs elles-mêmes des structures innovantes en termes de « business model ».
En France, elles constitueraient le meilleur moyen pour des PME, qui n’ont pas ce type de service en interne, d’accélérer les transferts de savoir, de court-circuiter les procédures administratives les plus lourdes, et même d’obtenir plus rapidement des financements européens.

Les KIBS sont-elles développées en France ?
Ici, on ne sait même pas ce que c’est, même si, de fait, des structures comme les incubateurs, ou certains consultants, ressemblent beaucoup aux KIBS.
Ce qui est sûr, c’est que nous sommes très en retard. Par rapport aux Etats-Unis, bien sûr, où la croissance de l’emploi dans ces sociétés est quatre fois plus forte que dans le reste des services, mais aussi par rapport à nos voisins européens.
La France aurait pourtant tout à gagner à voir ces structures se développer.
Plus efficaces que les pôles en tant que facilitateurs de coopération et de transferts, elles peuvent intervenir auprès d’entreprises qui, pour des raisons de zonage, ne peuvent bénéficier des programmes collaboratifs des pôles.
En termes de création d’emploi, elles constituent un formidable débouché pour les diplômés scientifiques, et peuvent contribuer à résoudre ce paradoxe français qu’est le chômage des doctorants.
En termes de valeur ajoutée, les KIBS sont peut-être une de nos dernières chances de garder un coup d’avance sur les pays émergents, qui forment des chercheurs par millions.
Car je pense que l’avenir de la France est plus dans la création de sociétés de service hautement scientifiques que d’industries de haute technologie.
Par exemple, je crois que nous ne rattraperons pas notre retard dans les « biotech ». Nos doctorants en biologie, plutôt que de créer des start-up qui ont peu de chances de se développer, pourraient avantageusement intervenir dans le monde entier en tant qu’experts et consultants en biotechnologies.
Mais j’ai bien peur qu’une fois de plus, la France ne prenne conscience de cette opportunité qu’avec beaucoup de retard.
(1) CRITT : Centres régionaux pour l’Innovation et le Transfert de Technologies


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