
Pour Hervé Lebret, les cursus universitaires européens dissuadent les étudiants de se lancer très jeunes dans la création d’entreprise. Pourtant, les Microsoft, Dell et autres Apple ont été fondées par des étudiants de vingt ans. DR
La difficile éclosion des start-up en Europe est généralement reliée à l’insuffisance du financement des projets innovants et au manque de business angels. Un point de vue que ne partage pas tout à fait Hervé Lebret, enseignant-chercheur qui gère le fonds de soutien à l’innovation et aux start-up à l’Ecole polytechnique de Lausanne. Dans son livre « Start-up », il juge que l’Europe manque surtout, par rapport aux Etats-Unis, de jeunes entrepreneurs inventifs. La faute à un environnement culturel et professionnel qui n’incite pas du tout les jeunes diplômés européens à prendre des risques pour créer leur start-up.
Pourquoi, selon vous, la difficile émergence de start-up en Europe relève avant tout de facteurs culturels ?
L’Europe s’est dotée de nombreux outils de soutien à l’innovation qui ne semblent pas fonctionner. Si vous prenez les principales start-up européennes, une seule, SAP, a en effet atteint une valeur boursière et un nombre de salariés importants. Mais en moyenne, les start-up européennes qui ont réussi valent 5 ou 6 milliards de dollars, quand leurs homologues américaines tournent autour de 100 milliards.
Et non seulement nos start-up les plus célèbres pèsent peu, mais elles se développent lentement : il leur faut en général dix ans pour entrer en bourse, contre cinq aux Etats-Unis.
En définitive, les start-up contribuent pour mois de 1 % au PIB européen, quand elles représentent, selon certains économistes, 18 % du PIB américain.
Ce qui ne veut pas dire que les mécanismes européens d’aide à l’innovation soient inutiles. Ils sont indispensables, mais pas déterminants pour favoriser l’éclosion et la croissance des start-up. Notre problème, en Europe, c’est que l’on met toujours la charrue avant les bœufs. On décide, par exemple dans un pôle de compétitivité, que tel projet est porteur, donc on met de l’argent dessus. Alors que, au contraire, ce qui caractérise une start-up à succès, comme Google, c’est souvent que personne ne croit au projet dans un premier temps.
En Europe, on veut à tout prix encadrer et rationaliser une démarche qui, par nature, n’est pas rationnelle. Créer une start-up, c’est prendre de gros risques, et c’est être un peu « fou ». Le problème de l’Europe, ce n’est pas le manque de moyens, car un projet génial finira toujours par attirer les capitaux. Notre problème, c’est le manque d’entrepreneurs prêts à prendre de gros risques, et c’est pour ça que j’estime que la différence entre nous et les Américains est surtout culturelle.
Pourquoi les porteurs de projets américains seraient-ils plus téméraires que leurs homologues européens ?
D’abord, parce que leur environnement culturel est favorable à la prise de risque : ça fait plus de vingt ans qu’ils entendent des Steve Jobs, des Bill Gates et des Larry Page leur dire « vous aussi, vous pouvez réussir. » D’autre part, l’audace du projet et la jeunesse du créateur d’entreprise sont étroitement liées. Si vous comparez les créateurs de start-up américaines et européennes, vous verrez que les premiers se lancent dans leurs projets très jeunes - 20 ans pour Bill Gates, 21 pour Steve Jobs, etc. -, tandis que les créateurs de start-up européens ont plutôt la trentaine.
C’est une différence fondamentale, qui tient au fait que le jeune américain, dès son entrée à l’Université, est incité à se lancer dans l’aventure entrepreunariale, alors que le jeune européen brillant est plutôt encouragé à intégrer une grande entreprise, quitte à créer plus tard sa propre société après avoir emmagasiné suffisamment d’expérience.
Sauf que, dans les faits, le jeune européen, une fois installé chez Thalès, puis marié, n’aura plus tellement envie de prendre le risque de créer sa start-up.
La différence tient en partie au fait que les carrières sont plus confortables en Europe qu’aux Etats-Unis, où les parcours professionnels sont moins sécurisés. Quand on est issu d’une grande école française, on a peut-être une vie professionnelle trop facile pour être sensible au « restez fous, restez affamés » lancé par Steve Jobs aux étudiants de Stanford.
Que faire alors pour favoriser l’éclosion des start-up européennes ?
Sur le court terme, pas grand-chose, car mon diagnostic n’est pas partagé : on nous répète sans cesse que le retard de l’Europe est lié au manque de financement et de business angels, quand je soutiens qu’il est lié au manque d’entrepreneurs jeunes et inventifs.
Mais si on fini par tomber d’accord sur ce point, il y aura alors beaucoup de choses à faire dans l’éducation pour stimuler les vocations entrepreunariales.
Par exemple par une meilleure information et un meilleur encadrement des étudiants, par un discours qui les incite à sortir des sentiers battus. Pourquoi les enseignants limitent-ils l’horizon professionnel des énarques et des polytechniciens à la haute administration ou aux multinationales ? Pourquoi en France n’y a t-il pas de contacts réguliers entre les étudiants des grandes écoles de commerce et ceux des filières scientifiques ? Il faut, je pense, davantage s’inspirer des bonnes pratiques qui ont cours dans les clusters technologiques et les universités américains.
L’idéal serait même d’envoyer nos jeunes étudier sur place, au frais des Etats européens, pour qu’ils nous rapportent leur expérience et créent en Europe leurs start-up.
C’est exactement ce que font les Chinois, les Indiens et les Israéliens, alors pourquoi pas nous ? En voulant reproduire ici le modèle des clusters américains, mais sans l’écosystème et l’environnement culturel propices, je pense que l’on fait fausse route.