vendredi 30 juillet 2010 - n°840

AFNIC : Quelles innovations pour Internet ?

Mohsen Souissi, Responsable R&D de l’AFNIC. © DR
Mohsen Souissi, Responsable R&D de l’AFNIC (Association Française pour le Nommage Internet en Coopération), revient les évolutions de l’Internet en termes d’usages et d’applications et en termes d’infrastructure.
Quelles évolutions d’Internet peut-on constater ces dix dernières années et à quelles évolutions peut-on s’attendre ?

L’évolution d’Internet peut être abordée sous deux angles : usages et applications d’un côté, et infrastructure de l’autre.
Du point de vue des usages et des applications, on peut constater un certain nombre de « ruptures », notamment autour des « réseaux sociaux » (« web 2.0 »). Cependant, ces ruptures sont conditionnées par deux contraintes de plus en plus fortes, voire étouffantes pour certains. D’abord, l’adoption massive d’une nouvelle application passe presque exclusivement par le Web, service très omniprésent et surtout ne subissant aucun filtrage en général. La loi de Metcalfe qui stipule que l’« utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses utilisateurs » explique d’ailleurs en grande partie cet attachement au Web comme service sous-jacent aux usages innovants, une manière d’optimiser à la fois l’étendue et le délai de déploiement desdits usages. Ensuite, dans un contexte où IPv4 est encore la version dominante (par rapport à IPv6) et où les adresses IPv4 se font de plus en plus rares (nous sommes déjà dans la gestion de la pénurie depuis des années), les applications doivent s’accommoder des NAT (boîtiers de traduction d’adresse) pour pouvoir avoir une chance de se parler entre elles. Si cela ne pose pas de problème pour une bonne partie des applications « client-serveur » classiques (web, DNS, mail…), les développeurs d’applications multimédia se plaignent à l’unanimité des difficultés pratiques et de la surcharge (en terme de programmation) quant à l’interaction avec ces NAT, voire leur contournement. Ces deux contraintes fortes constituent manifestement un réel frein à l’invention et à l’innovation. Autrement dit, en dépit des innovations incontestables qui ont vu le jour sur ces dix dernières années, nous pourrions en avoir nettement plus s’il n’y avait pas ces contraintes.
Du point de vue de l’infrastructure, il n’y a pas eu réellement de rupture. La tendance est plutôt à une « ossification », voire à une « fossilisation ». Les protocoles de routage (notamment BGP), le système de nommage (DNS) constituent des infrastructures lourdes nécessitant la coopération d’un grand nombre d’acteurs. Schématiquement, deux écoles font actuellement ce constat, mais y apportent des réponses différentes. Si l’une propose d’améliorer ce qui existe sans prendre de risques forts de « casser » quelque chose qui fonctionne et qui a même fait le succès de l’Internet, l’autre milite pour un changement radical en reprenant Internet depuis le départ (« clean slate »). L’un des exemples illustrant la difficulté à faire bouger l’infrastructure réseau, c’est le protocole IPv6. Alors qu’il ne s’agit que du successeur d’IPv4 (pas de révolution fonctionnelle mais surtout des extensions nécessaires), près de quinze ans après la sortie des premières spécifications (1995 par l’IETF), la pénétration d’IPv6 est encore négligeable par rapport à IPv4.

Comment expliquez-vous la réticence des acteurs à adopter l’IPv6 ?

Actuellement, la situation est étrange dans la mesure où les acteurs sont conscients de la nécessité de mettre en œuvre l’IPv6, mais n’agissent pas ou peu. En 2008/2009, la proportion de serveur « .fr » sous IPv6 est passée de 0,5 % à 5 %. C’est une progression importante, mais insuffisante. L’AFNIC était prête dès 2003 mais pas la majorité des autres acteurs de l’Internet. Ce retard dans l’adoption de l’IPv6 est multifactoriel. Les coûts (techniques et de formation) liés à la mise à jour des infrastructures (équipements, systèmes d’exploitation, services réseau de base) est une part du problème. Pour certains grands acteurs, il existe aussi une peur liée à un risque de rupture de services en introduisant une nouvelle technologie perçue - à tort- comme étant « pas encore mure » ou « pas encore bien maîtrisée ». On peut aussi ajouter un autre facteur, celui du cercle vicieux de l’attente mutuelle entre acteurs (« client », « fournisseur », « équipementier », « éditeur d’OS/logiciel ») qui se jetaient la responsabilité pendant plusieurs années.

Qu’entraînerait une adoption massive de l’IPv6 ?

La conséquence d’un déploiement massif de l’IPv6 serait de faciliter le déploiement de nouveaux services (et même des services classiques), en rétablissant les possiblités de communication de bout-en-bout. À titre d’exemples, l’Internet des objets (les objets du quotidien vont pouvoir se connecter et échanger des informations, permettant de nouvelles applications porteuses de ruptures), les réseaux mobiles et embarqués qui sont de gros consommateurs d’adresses IP, peuvent bénéficier significativement des apports d’IPv6. En outre, certains travaux R&D récents montrent que le modèle pair-à-pair (P2P) peut dépasser (en termes de performances ) le modèle client-serveur classique dans plusieurs domaines. Cela peut naturellement favoriser des ruptures dans les applications et les usages. En IPv4, le P2P est un souvent contournement des NAT. En IPv6, ce contournement n’est plus nécessaire, sans que cela nuise à la sécurité. Ainsi, plus l’Internet est neutre, plus on favorise les innovations dans les extrémités du réseau. La neutralité, qui est un des principes fondateurs d’Internet, stipule que le réseau ne doit faire ni de discrimination ni même d’hypothèse sur la nature ou le contenu des échanges entre une source et une destination.


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